Histoire de la pathologisation du TDAH (1)
On entend parler de plus en plus du TDAH. Pour certains, cette popularité soulève une question : s’agit-il réellement d’une condition nouvelle ou simplement d’une nouvelle façon de nommer certains comportements humains?

Des caractéristiques humaines observables dès l’antiquité
Si le diagnostic de TDAH est récent, les traits qui lui sont aujourd’hui associés ne le sont pas. L’impulsivité, la distraction, l’agitation ou la variabilité comportementale apparaissent dans les écrits depuis plus de deux mille ans. Bien avant la psychologie moderne, philosophes, médecins, moralistes et dramaturges observaient déjà ces différences entre les individus.
Dès l’antiquité les grecs ont cherché à définir et expliquer la nature humaine. Hippocrate avait remarqué que les humains, malgré leurs nombreuses différences partageaient des traits communs et que ce qui était à la base de tout être humain était également ce qui les différenciait. Hippocrate cherchait à guérir le corps et le tempérament des individus servait principalement à identifier leurs traits dominants liés aux humeurs, afin d’orienter son diagnostic.
Ve siècle Av.J.-C. : Hippocrate
On doit à la médecine grecque de l’antiquité les premières observations faites sur les différences entre les humains. Hippocrate, père de la médecine, avait déjà observé, environ 400 ans av. J.-C., que les êtres humains présentaient naturellement des tempéraments variés. Dans sa théorie des humeurs, il considère les différences de comportements comme étant simplement des variations naturelles des humeurs dans le corps.
Il soulignait d’ailleurs dans cette variation, c’était l’excès prolongé qui était problématique.
Le sommeil et l’insomnie prolongés l’un et l’autre outre mesure, c’est mauvais. – (Hippocrate : Aphorismes)
IVe siècle Av.J.-C. : Aristote
Dans Problemata XXX, 1, Aristote se demandait pourquoi ceux qui excellaient dans la philosophie, la politique, la poésie ou les arts étaient de tempérament atrabiliare (lié à la bile noire), ce qui provoquait chez eux un comportement très variable, passant notamment de l’irritabilité à la bienveillance, puis de la compassion à l’insouciance, comme s’ils possédaient plusieurs personnalités.
IVe siècle av. J.-C. – Théophraste
Théophraste, élève et successeur d’Aristote, poursuit cette observation dans son ouvrage Caractères. Il y décrit différents comportements qu’il observe dans son quotidien. S’il n’y a pas un seul caractère qui ressemble point pour point au TDAH, on pourrait voir quelques similitudes avecLe Bavard (III) ou L’empressé (XIII).
S’étant offert comme guide par un raccourci, il n’arrive plus ensuite à retrouver son chemin. – (Caractères : L’empressé, p.35)
Des comportements qui inspirent des personnages marquants
Au fil des siècles, ces observations quittent les traités philosophiques pour entrer dans la littérature et le théâtre.
Les auteurs créent des personnages impulsifs, distraits, désorganisés ou constamment en mouvement parce que leur public les reconnaît immédiatement. On retrouve ce type de figures chez William Shakespeare avec Mercutio, chez Molière avec Lélie ou Scapin, chez Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais avec Figaro, ou encore dans le personnage traditionnel d’Arlequin.
Ces personnages impulsifs ou étourdis se retrouvent dans toutes sortes de situations problématiques dont ils arrivent à se sortir grâce à leur créativité et leur ingénuosité. Ils sont parfois agaçants, leur distraction fait rire, mais c’est ce qui fait qu’ils sont bien souvent très attachants.
Ménalque : un portrait étonnamment moderne
En 1688, Jean de La Bruyère publie une traduction des Caractères de Théophraste, puis crée un 2e volume en ajoutant des Caractères qu’il observe chez ses contemporains. Parmi ceux-ci, Ménalque, personnage célèbre poru sa distraction chronique:
Ménalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir ; il la referme. I1 s’aperçoit qu’il est en bonnet de nuit; et venant à mieux s’examiner, il se trouve rasé à moitié ; il voit que son épée est mise du côté droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons, et que sa chemise est par dessus ses chausses. S’il marche dans les places, il se sent tout d’un coup rudement frapper à l’estomac ou au visage; il ne soupçonne point ce que ce peut être, jusqu’à ce qu’ouvrant les yeux et se réveillant, il se trouve ou devant un limon de charrette, ou derrière un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses épaules. On l’a vu une fois heurter du front contre celui d’un aveugle , s’embarrasser dans ses jambes, et tomber avec lui, chacun de son côté, à la renverse.(…) – (Les caractères, ou, Les moeurs de ce siècle, p.29-30)
Jean de la Bruyère fait également une observation intéressante en lien avec la distraction: manque de concentration ou trop de concentration?
La distraction provient de la légèreté ou de la profondeur de l’esprit : l’on est distrait, parce qu’on ne peut s’appliquer à aucune chose, ou parce qu’on est trop appliqué ii une seule ? – (Les caractères, ou, Les moeurs de ce siècle, p.357)
Un nouveau mal, le TDAH?
Les comportements liés à l’impulsivité, la distraction ou la variabilité ont toujours existé . Tantôt irritants et tantôt drôles, ils ont longtemps été simplement perçus comme des expressions de la nature humaine.
Ce n’est pas l’humain, ni son cerveau qui ont changé. C’est le regard qu’on porte sur la différence.